Histoire & sécurité — longue durée

Violences faites aux hommes, femmes et enfants — par grandes époques

Ce que les archives, la justice et la démographie permettent de mesurer — et ce qui reste dans l'ombre. Focus France et Europe occidentale.

1. Peut-on quantifier les violences du passé ?

Pas de la même façon qu'aujourd'hui. Avant le XXe siècle, il n'existe ni enquête de victimation ni hôpitaux centralisés pour toutes les blessures. On s'appuie surtout sur :

L'indicateur le plus robuste sur la longue durée est le taux d'homicide (nombre de morts violentes délibérées pour 100 000 habitants et par an). Il ne couvre pas les coups sans mort, le harcèlement ni la violence psychologique — mais il donne une base comparable entre époques.

2. Moyen Âge et Ancien Régime (XIIIe–XVIIIe siècles)

En Europe occidentale, la vie était nettement plus meurtrière qu'aujourd'hui. Les historiens estiment qu'au XIIIe siècle, l'Angleterre affichait environ 20 homicides pour 100 000 habitants par an — soit environ 20 fois plus qu'aujourd'hui dans les mêmes régions. Sur l'ensemble du Moyen Âge tardif, les fourchettes tournent souvent autour de 20 à 40 pour 100 000 selon les zones (certaines villes italiennes montent bien plus haut).

Ordres de grandeur (moyennes régionales) — voir Eisner, Gurr, Our World in Data. Échelle logarithmique pour visualiser la chute sur plusieurs siècles.

Dans le foyer et envers les enfants

Le droit et les mœurs reconnaissaient au chef de famille le droit de corriger épouse, enfants et serviteurs. Les violences conjugales graves étaient punies, mais la frontière entre discipline et excès restait floue. Les études sur l'Europe moderne montrent peu de condamnations pour ce qu'on appellerait aujourd'hui « violences domestiques » — non pas parce que tout allait bien, mais parce que le cadre légal ne classait pas ces faits comme crimes ordinaires.

Pour les enfants, les sources indirectes existent : dans certaines campagnes d'Espagne ou d'Italie (XVIIIe–XIXe s.), les registres paroissiaux révèlent des sex-ratios de baptêmes anormalement masculins, compatibles avec une négligence ou un abandon sélectif de filles dans une minorité de familles très pauvres — pas un phénomène massif partout en Europe, mais documenté localement.

Envers les hommes

La violence létale entre hommes (rixes, duels, vendettas, bandes armées) dominait les statistiques judiciaires. En Angleterre médiévale, environ 9 hommes sur 10 des mis en cause pour homicide étaient des hommes — ordre de grandeur qui se retrouve encore aujourd'hui. Les guerres et les réquisitions militaires tuaient surtout des hommes jeunes, hors des comptes de « criminalité ».

3. XIXe siècle — ce que disent les comptes de justice

En France, à partir de 1826, le ministère de la Justice publie chaque année le Compte général de l'administration de la justice criminelle. C'est la première grande série nationale exploitable.

Indicateur (moyenne annuelle) 1826–1830 1876–1880 Lecture
Assassinats jugés par les assises ~197 ~197 Stable en nombre absolu, donc baisse par habitant (population ×1,4).
Meurtres jugés (définition stabilisée après 1832) ~143 En baisse depuis les années 1830 (217 → 143).
Viols et attentats à la pudeur sur enfants ~136 ~791 ×6 en cinquante ans — hausse surtout judiciaire (lois, poursuites, seuils d'âge).

Sources : rapport Humbert La Justice en France de 1826 à 1880, synthèse J. Thonissen (1883).

Assassinat et meurtre — deux catégories juridiques

Sous le Code pénal du XIXe siècle, tous les deux sont des homicides volontaires jugés par la cour d'assises — mais pas au même titre :

La réforme de 1832 a en outre sorti du meurtre les coups mortels sans intention de tuer — d'où l'impossibilité de comparer strictement les chiffres d'avant 1836. Les motifs ci-dessous portent donc sur ~340 procès par an, pas sur l'ensemble des morts violentes du pays (beaucoup de suicides, accidents ou crimes non élucidés n'y figurent pas).

Motifs déclarés à l'instruction (1876–1880)

Les dissensions domestiques représentent environ un cinquième des motifs retenus (~21 %) — au même niveau que la haine ou la vengeance (~21 % aussi). Les rixes fortuites ajoutent encore ~12 %. Le rapport note que beaucoup de ces faits se déroulent dans le cercle familial, sans que la statistique les isole proprement du total national.

Moyenne pondérée assassinat (197/an) + meurtre (143/an). Chaque barre = part des ~340 affaires, pas de tous les homicides en France.

À ne pas confondre : la hausse des poursuites pour attentats sur enfants ne prouve pas à elle seule une multiplication des agressions — elle reflète aussi l'extension du droit (loi de 1863 sur l'âge de la victime) et une moindre tolérance sociale.

4. Guerres, travail dangereux et XXe siècle

Les conflits armés du XXe siècle ont tué massivement des hommes en âge de combattre : environ 1,4 million de militaires français morts en 1914–1918, plus de 200 000 en 1939–1945 — hors civils. Ce ne sont pas des « violences conjugales », mais une violence institutionnalisée dont le genre de la victime est quasi systématique.

Parallèlement, les accidents du travail dans les mines, fonderies et chantiers ont surtout frappé des hommes (voir Conditions de vie historiques). La mortalité maternelle, elle, restait élevée jusqu'aux années 1930–1950 : environ 4 à 5 décès pour 1 000 naissances vivantes en France au début du XXe siècle — une violence biologique et médicale subie presque exclusivement par des femmes.

Pour les homicides « civils », le taux français tombe autour de 0,7 pour 100 000 vers 1950 (séries ONU), remonte à un pic proche de 2,4 vers 1990, puis redescend vers 1,0–1,3 dans les années 2010–2020.

5. Depuis les années 1970 — France contemporaine

Les travaux du SSMSI et du CESDIP montrent une tendance souvent méconnue : après une hausse entre les années 1970 et le début des années 1990, le nombre d'homicides en France a globalement baissé depuis le milieu des années 1990 — malgré l'impression inverse dans l'opinion. Les séries longues restent fragiles (changements de méthode entre justice, police et certificats de décès).

Aujourd'hui, environ 3 homicides sur 10 (~30 %) ont lieu dans la sphère familiale (voir Homicides intrafamiliaux). Au Moyen Âge anglais, cette part était d'environ 9 % seulement — non parce que le foyer était plus sûr, mais parce que les rixes publiques et vendettas tuaient beaucoup plus souvent. Le nombre de morts au foyer par habitant n'a sans doute pas triplé : c'est la violence de rue qui s'est effondrée, ce qui fait « gonfler » la part familiale dans le total.

À ne pas mélanger avec le graphique des motifs du XIXe siècle : les ~21 % de « dissensions domestiques » portent sur les causes écrites au dossier des assises, pas sur la part des homicides nationaux.

6. Femmes, hommes, enfants — ce que disent les chiffres

Femmes

  • Aujourd'hui : environ 2 victimes sur 3 des homicides intrafamiliaux sont des femmes (INSEE / SSMSI, 2016–2020).
  • Couple : 107 femmes tuées par leur conjoint ou ex en 2024, pour 31 hommes (féminicides — lecture honnête).
  • Jadis : peu de séries sur les violences non létales ; la mortalité liée à l'accouchement était un risque majeur jusqu'au XXe siècle.

Hommes

  • Auteurs : environ 85 % des mis en cause pour homicide aujourd'hui sont des hommes.
  • Victimes : majoritaires dans les rixes et règlements de compte ; minoritaires dans les morts conjugales.
  • Jadis : guerres, duels, conscription ; mortalité au travail massive dans l'industrie.

Enfants

  • Aujourd'hui : environ 2 homicides sur 3 des moins de 15 ans sont intrafamiliaux.
  • XIXe s. : explosion des poursuites pour attentats sur mineurs (×6 en cinquante ans) — signal administratif plus que preuve d'une épidémie.
  • Longue durée : infanticide et négligence documentés localement ; pas de statistique nationale continue avant 1826.

Autre indicateur que les « motifs » du XIXe s. ci-dessus : ici, chaque barre = quelle part de tous les homicides est intrafamiliale (Angleterre médiévale, Given · France, INSEE/SSMSI). Taux absolus par habitant : ordre de grandeur comparable selon Cusson (2002).

7. Limites et pièges de lecture

« Plus de poursuites = plus de crimes » — Faux en général. Au XIXe siècle, les violences sur enfants jugées ont été multipliées par six sans que les historiens attribuent l'essentiel de l'écart à une hausse réelle des agressions.

« 21 % de motifs domestiques = 30 % d'homicides au foyer » — Faux. Ce sont deux décomptes différents (causes déclarées aux assises vs part intrafamiliale dans le total). Ne pas superposer les graphiques.

« Les hommes ne subissaient pas de violences » — Faux. Ils en mouraient surtout ailleurs : guerre, travail, rue. Les morts conjugales masculines existent (31 en 2024) mais restent minoritaires dans le total.

Comparer des époques sans contexte — Un taux d'homicide ne résume pas la qualité de vie. Une société peut être moins meurtrière tout en maintenant d'autres formes de contrainte (droit des femmes, enfants au travail, colonisation).

8. Sources et prolongements

Références dans la bibliothèque des sources et le nœud cartographie (n-violences-historiques-epoques). Liens vérifiés le 8 juin 2026.

Voir aussi : Conditions de vie historiques · Homicides intrafamiliaux · Violences en France — synthèse · Typologie et médias