Warren Farrell (1993) propose une distinction qui a traversé plusieurs décennies de recherche : là où l'identité féminine est structurée autour de l'être, l'identité masculine est structurée autour du faire. Les hommes sont des "human doings" — leur valeur est mesurée à leur production, leur contribution, leur utilité.
Cette construction n'est pas purement contemporaine. Elle plonge ses racines dans une longue histoire sociale où la survie du groupe dépendait de la capacité des hommes à rapporter des ressources — nourriture, sécurité, territoire. Ce rôle a été progressivement institutionnalisé, codifié, valorisé au point de devenir le principal critère de valeur masculine dans les sociétés industrielles.
Le rôle de pourvoyeur n'a pas disparu avec l'égalisation des salaires. Il persiste dans les représentations, les comportements et les attentes — même implicites, même non revendiquées.
INSEE EDT, 2010
CNAM, 2022
DARES, 2021
Artazcoz 2004
L'identité de pourvoyeur persiste même quand les femmes ont un salaire équivalent ou supérieur. Les enquêtes de représentations montrent que la majorité des hommes se sentent toujours responsables de la sécurité économique du foyer — quelle que soit la situation réelle. La norme intégrée résiste aux faits.
La honte masculine liée à l'échec économique est l'une des émotions les moins nommées et les moins traitées dans le champ de la santé mentale. Elle se distingue de la culpabilité — qui porte sur un acte précis — par son caractère identitaire et diffus : ce n'est pas "j'ai fait quelque chose de mal", c'est "je suis quelqu'un de mal".
Quand un homme perd son emploi, il perd son statut. Cette perte est souvent vécue comme une défaillance totale, non localisable, non corrigible à court terme. La honte post-licenciement masculine est documentée par Artazcoz et al. (2004) comme trois fois plus dépressogène que chez les femmes dans la même situation — à durée de chômage identique.
Les services de soutien psychologique lors des licenciements ciblent rarement cette dimension identitaire. Ils traitent le stress pratique (recherche d'emploi, budget), mais pas la fracture de sens que représente pour un homme la perte du rôle qui structurait son identité.
Les données sur les ruptures conjugales révèlent un pattern asymétrique documenté depuis les années 1990. Brines & Joyner (1999) montrent que lorsque les revenus du couple sont équilibrés ou inversés — la femme gagnant plus que l'homme — les taux de séparation augmentent significativement dans les couples hétérosexuels.
- Taux de rupture plus élevé que dans les couples à revenus équivalents
- Pression identitaire sur l'homme documentée indépendamment des conflits déclarés
- Comportements compensatoires : plus de tâches "masculines" assumées par l'homme
- Moins de recours à la thérapie de couple (stigmate)
- Configuration la plus stable statistiquement dans les données historiques
- Moins de friction identitaire documentée pour l'homme
- Mais : moins d'investissement paternel en corrélation avec charge de travail
- Risque de déséquilibre de charge mentale sur la femme
La transition hors du rôle de pourvoyeur n'est pas simple. Abandonner ce rôle sans nouvelle structure identitaire crée un vide que la recherche qualitative décrit comme une perte de sens profonde. L'identité masculine, quand elle est construite presque exclusivement autour du travail, ne survit pas bien au licenciement, à la retraite, ou à la parentalité à plein temps.
Michael Kimmel (2008) identifie les hommes qui développent une identité hors du travail comme ceux qui s'en sortent le mieux : pères investis dans l'éducation quotidienne de leurs enfants, engagés dans des associations ou communautés, pratiquant une créativité qui leur appartient. Ces hommes présentent des indicateurs de bien-être supérieurs — et une résistance aux crises économiques plus élevée.
Sources & références
- Farrell, W. (1993). The Myth of Male Power. Simon & Schuster.
- Brines, J., & Joyner, K. (1999). The ties that bind: Principles of cohesion in cohabitation and marriage. American Sociological Review, 64(3), 333–355. DOI:10.2307/2657490
- Artazcoz, L., Benach, J., Borrell, C., & Cortès, I. (2004). Unemployment and mental health: Understanding the interactions among gender, family roles, and social class. American Journal of Public Health, 94(1), 82–88. DOI:10.2105/AJPH.94.1.82
- Kimmel, M. (2008). Guyland: The Perilous World Where Boys Become Men. HarperCollins.
- INSEE (2010). Enquête Emploi du Temps — données sur le temps de travail rémunéré et non rémunéré par sexe. insee.fr
- DARES (2021). Conditions de travail et exposition aux risques professionnels selon le sexe. Analyses DARES. dares.travail-emploi.gouv.fr