Raewyn Connell (1995) a introduit la notion de masculinité hégémonique pour désigner un ensemble de normes sociales qui légitiment la domination masculine et causent du tort — aux femmes, mais aussi aux hommes qui ne s'y conforment pas. Ces normes incluent : la valorisation de la violence comme résolution de conflit, la suppression des émotions de vulnérabilité, la domination comme mode relationnel.
Dans ce cadre théorique, la masculinité toxique est un sous-ensemble de la masculinité hégémonique — les normes les plus nocives, pas la masculinité dans son ensemble. Un homme compétitif, physiquement courageux, ou émotionnellement réservé n'est pas automatiquement "toxique" au sens de Connell.
Depuis environ 2017, le terme "masculinité toxique" a connu une expansion sémantique rapide dans les médias grand public et les réseaux sociaux. Des traits qui n'étaient pas dans la définition académique originale se sont retrouvés associés au label :
- Violence et domination réelles
- Misogynie active
- Suppression émotionnelle destructrice
- Normes qui causent un tort mesurable
- Compétitivité ordinaire
- Prise de risque (sport, carrière)
- Retenue émotionnelle fonctionnelle
- Fait d'initier, de prendre de la place
- Directivité dans la communication
Ce glissement transforme des comportements ordinaires — et parfois adaptatifs — en indices de pathologie sociale. Il crée une catégorie floue où la frontière entre "masculinité problématique" et "masculinité ordinaire" devient indiscernable, ce qui rend le concept opérationnellement inutile pour des interventions ciblées.
En 2018, l'American Psychological Association a publié ses premières directives de pratique psychologique spécifiques aux garçons et aux hommes. Elles identifient comme composantes de la "masculinité traditionnelle" nocive : le stoïcisme, la compétitivité, la dominance, l'aversion à la vulnérabilité.
Les guidelines APA ont été critiquées par des psychologues cliniciens masculins (dont Levant, ancien président de l'APA) pour avoir produit un cadre qui rend difficile pour les hommes d'entrer en thérapie sans ressentir que leur identité est présentée comme un problème à corriger plutôt que comme une ressource à mobiliser.
L'effet paradoxal d'une approche qui pathologise la masculinité ordinaire est bien documenté : les hommes qui se sentent condamnés par catégorie résistent à la thérapie, aux mouvements d'égalité, et au changement comportemental — précisément ce que l'approche cherche à produire.
Levant & Richmond (2007) proposent une distinction opérationnelle entre masculinité problématique (violence réelle, domination coercitive, misogynie active) et masculinité fonctionnelle (protection choisie, résilience, leadership éthique, courage). Cette distinction permet d'intervenir précisément sans condamner en bloc.
Nommer le problème précisément permet d'agir efficacement. La masculinité toxique existe — sous sa forme académique stricte — et mérite d'être combattue. Mais la combattre efficacement suppose de ne pas y inclure la masculinité ordinaire. Les programmes qui partent de la ressource masculine (résilience, protection, sens de la responsabilité) pour transformer les comportements nocifs obtiennent de meilleurs résultats que ceux qui partent de la pathologie.
Sources
- Connell, R. W. (1995). Masculinities. University of California Press. ucpress.edu
- American Psychological Association (2018). APA Guidelines for Psychological Practice with Boys and Men. apa.org
- Mahalik, J. R., et al. (2003). Development of the Conformity to Masculine Norms Inventory. Psychology of Men & Masculinity, 4(1), 3–25. DOI:10.1037/1524-9220.4.1.3
- Levant, R. F., & Richmond, K. (2007). A review of research on masculinity ideologies using the Male Role Norms Inventory. Journal of Men's Studies, 15(2), 130–146. DOI:10.3149/jms.1502.130
- Kimmel, M. (2017). Manhood in America: A Cultural History. Oxford University Press. oup.com