Recherche sur le genre — angles morts et asymétries
Une partie importante de la recherche en psychologie, en sociologie et en santé publique couvre surtout certains quadrants d’une matrice genre (souffrance d’un côté, défaillance de l’autre). D’autres quadrants — apports positifs, vulnérabilité, agressions relationnelles — restent peu étudiés, peu financés et peu cités.
1. De quoi on parle
On entend parfois qu’il manque une « recherche dans le sens des hommes ». Formulation maladroite : personne ne demande une science partisane. Ce qui manque, c’est une recherche symétrique : qui documente tous les quadrants de la matrice (apports, vulnérabilité, agressions) avec le même sérieux méthodologique.
Le constat repose sur deux observations convergentes :
Volume et visibilité : les revues, colloques et appels à projets sur le genre portent surtout sur les obstacles des femmes, la violence masculine, le plafond de verre, la charge mentale.
Quadrants absents : peu d’études centrales sur les apports positifs, la vulnérabilité hors suicide, l’agression relationnelle ou la violence conjugale dans certaines configurations — alors que des données existent en marge.
Martin Seager et John Barry (2019) relient ce déséquilibre au biais gamma : la culture met en avant certaines cellules d’une matrice (femme victime, homme fautif) et en efface d’autres (homme en détresse, femme auteure). La recherche reproduit souvent cette grille — parfois sans le vouloir.
2. Quatre angles morts — la matrice de recherche
Même logique que la matrice du biais gamma : croiser le genre et la valence de l’acte (positif / négatif). En gras : ce que la recherche finance et publie le plus. En italique : ce qui reste rare ou marginal.
Femme
Homme
Acte perçu comme positif (succès, entraide, protection)
Très étudié — émancipation, leadership féminin, résilience maternelle.
Peu étudié comme « masculinité positive » — sauf sous l’angle « réformer la toxicité ». Le Palgrave Handbook of Male Psychology (2019) est présenté comme une première synthèse concertée sur la santé mentale masculine sans la réduire à un défaut.
Acte perçu comme négatif (violence, contrôle, trahison)
Sous-étudié comme auteur·e — relégué à « agression relationnelle », « autodéfense », « conflit mutuel ».
Très étudié — violence masculine, patriarcat, masculinité toxique, prévention du harcèlement.
Statut de victime (souffrance, préjudice)
Très étudié — VSS, charge mentale, inégalités salariales, sexisme subi.
Partiellement étudié — suicide et mort au travail oui ; violence conjugale subie, agression relationnelle subie, précarité affective : peu de programmes dédiés.
Statut de privilège (avantage supposé)
Peu étudié — avantages liés à la maternité, crédibilité accrue dans certains conflits : rarement thématisés.
Très étudié — patriarcat, plafond de verre inversé (rare), prime salariale BTP lue comme « privilège » plutôt que compensation du risque.
En résumé : la recherche « genre » cartographie surtout femme + souffrance et homme + faute. Les deux autres combinaisons — homme utile / en détresse, femme fautive — restent des angles morts au plan des financements, des revues à fort impact et des politiques publiques qui en découlent.
3. Ce qui existe pourtant (mais peine à entrer dans le débat)
Le manque n’est pas un vide total. Des centaines d’études existent — elles peinent à devenir le récit dominant.
Violences conjugales — symétrie des coups. Murray Straus (2007, 2010) recense plus de 200 enquêtes où hommes et femmes déclarent des niveaux comparables d’agression physique dans le couple (échelle CTS). Les violences graves et létales restent surtout masculines — mais nier toute auteur·e femme contredit une masse d’études.
Jugements publics asymétriques. Sorenson & Taylor (2005, N = 3 769 adultes) : une même scène de violence est jugée moins grave, moins « illégale » et moins digne de sanction quand l’auteur·e est une femme. Le rapport NatCen (2022) sur les auteures de violences conjugales en reprend la conclusion.
Agression relationnelle. Carroll et al. (2016) : les femmes recourent davantage au retrait affectif (love withdrawal) ; elles le décrivent souvent comme une « poursuite du changement », pas comme une faute — asymétrie de vocabulaire confirmée en clinique.
Psychologie masculine. Barry et al. (2020, N = 255) : le terme « masculinité toxique » est vécu comme insultant et possiblement nocif pour les garçons ; l’acceptation d’une masculinité traditionnelle corrèle avec une meilleure santé mentale auto-déclarée chez les hommes — résultat à interpréter avec prudence, mais publié et reproductible.
Harcelement au travail. Le Workplace Bullying Institute (enquêtes US) estime les auteurs d’intimidation professionnelle à parts quasi égales H/F — sujet peu centré sur les agresseuses femmes dans le débat français.
Problème : ces travaux circulent surtout dans des revues spécialisées ou des PDF académiques. Ils alimentent rarement les campagnes institutionnelles, les manuels de fac ou les titres de presse — d’où l’impression d’un « manque d’études » alors qu’il s’agit aussi d’un manque de diffusion sélective.
4. Pourquoi ces sujets manquent — sept mécanismes
Straus (2007) décrit comment des chercheurs — par conviction ou par prudence — ont contribué à masquer la symétrie des violences conjugales. Il en liste sept procédés, simplifiés ici :
Cacher les résultats — enquête menée sur les deux sexes, publication des seules données « hommes auteurs ».
Ne pas poser la question — protocole qui n’interroge que les femmes victimes ou les hommes auteurs.
Citer sélectivement — bibliographie qui ignore les études sur les auteures femmes.
Conclure à l’envers — résultats ambigus présentés comme confirmant la théorie du patriarcat dominant.
Créer une « preuve » par citation — renvoi en chaîne à des articles qui eux-mêmes omettent les données F-auteur.
Bloquer publication et financement — projets « symétriques » mal notés ou refusés ; revues réticentes.
Sanctionner les dissidents — ostracisme, pressions, retrait de mandats (Straus cite des cas ; d’autres auteurs confirment la peur de publier).
Au-delà des violences conjugales, d’autres facteurs structurent l’asymétrie :
Cadre théorique dominant
La sociologie du genre et une partie de la psychologie sociale partent souvent du postulat « hommes oppresseurs / femmes opprimées ». Hypothèse utile pour les inégalités historiques — mais elle décourage les questions sur les apports masculins ou les comportements nocifs commis par des femmes.
Risque réputationnel
Publier sur les auteures de violence ou sur une masculinité valorisable expose à des accusations de misogynie ou de « manosphere ». Beaucoup de chercheurs évitent le sujet ou le diluent dans un cadrage « rééducation masculine ».
Politiques publiques ciblées
Plans gouvernementaux, labels « violences faites aux femmes », lignes d’écoute dédiées : légitimes sur les faits graves, mais ils orientent les appels à projets vers un seul quadrant de la matrice.
Médias et revues populaires
Un article sur le décrochage des filles en maths fera la une ; le décrochage des garçons à l’école, beaucoup moins (impacts biais gamma — éducation). Même logique pour les héros du quotidien (secours, BTP) vs figures « toxiques ».
Harcèlement de rue subi par les femmes ; peur des femmes.
Agressions de rue subies par les hommes (~52 % des victimes de coups hors ménage — INSEE) ; peur des hommes comme prédateurs par défaut.
6. Conséquences pratiques
Quand la recherche ne cartographie qu’un côté de la matrice, les politiques et les soins suivent :
Programmes de prévention ciblent quasi exclusivement les hommes comme auteurs potentiels — pas les femmes violentes dans le couple, pourtant documentées.
Accueil des victimes masculines reste fragmentaire (peu de lits, peu de lignes téléphoniques, crédibilité faible devant le juge).
Éducation des garçons via le prisme « ne sois pas un agresseur » — moins via la fierté d’un rôle protecteur ou coopératif (modèle de coopération).
Débat public alimenté par des synthèses partielles — le ressenti masculin (« on ne regarde jamais notre côté ») y trouve une base factuelle.
Straus (2010) conclut que ignorer la symétrie des agressions a affaibli la prévention : on traite un profil d’auteur·e (homme seul) alors que les dynamiques de couple sont souvent bidirectionnelles.
7. Ce que ça ne signifie pas
Ce n’est pas « anti-femmes ». Documenter une auteure ou une agresseuse ne nie pas les millions de victimes féminines.
Ce n’est pas une négation du patriarcat historique. Les hommes ont dominé longtemps les institutions — mais le passé n’efface pas les comportements individuels d’aujourd’hui.
Ce n’est pas « il y a autant de méchantes que de méchants ». Les violences les plus mortelles et les féminicides restent massivement masculins. L’angle mort porte surtout sur les registres intermédiaires (coups légers, silence punitif, contrôle) et sur la reconnaissance des hommes utiles ou souffrants.
Ce n’est pas une théorie du complot. Straus et Barry décrivent des biais cognitifs, des incitations de carrière et des cadres théoriques — pas un plan orchestré.
8. Que retenir
Asymétrie réelle. La recherche « genre » sur-représente la souffrance féminine et la faute masculine. Les apports masculins et les comportements nocifs féminins sont sous-financés et sous-cités — pas inexistants.
Même matrice que le biais gamma. Perception publique et agenda scientifique se renforcent : ce qui choque ou inspire compassion oriente aussi les questions posées.
Conséquence pour le lecteur. Avant de conclure « il n’y a aucune étude », vérifier si le sujet a été publié hors des médias dominants — puis demander pourquoi il n’a pas infusé les politiques publiques.
Piste équilibrée. Symétrie méthodologique : même exigence de preuve pour les quatre quadrants — sans généraliser à un sexe entier.
Sources et prolongements
Cadre théorique — biais gamma & psychologie masculine